Chapitre 8

 

La décennie 1960 a été celle des métamorphoses. Alors que toutes les traditions étaient remises en question dans la société québécoise, il aurait été surprenant qu’aucun écho n’en parvienne au plus ancien club nautique de la région. Tout d’abord anglophone, à majorité francophone depuis longtemps, l’organisme décidait, après beaucoup de tergiversations, non seulement de se donner un nom français, mais aussi d’utiliser cette langue au conseil, en assemblée générale, ainsi que dans la rédaction des procès-verbaux.

De plus, la transformation du réseau routier força le club à une réinstallation complète en 1966. L’année suivante, un vent de dissension soufflait sur l’organisme qui, dans le contexte de l’Exposition universelle de Montréal célébrait son centième anniversaire de fondation.

Changer de nom

C’est le 18 mars 1965, à l’occasion de l’assemblée générale annuelle, qu’il fut question pour la première fois de changer le nom du Longueuil Boating Club. Ce fut dans le contexte de la préparation d’une nouvelle constitution. Après de longues délibérations, aucune décision ne fut toutefois prise.

À l’assemblée annuelle du 12 mars 1967, le Dr Paul Ferron, frère de l’écrivain Jacques Ferron, proposait de changer le nom de Longueuil Boating Club pour celui de Club nautique de Longueuil. Des amendements furent apportés et finalement, un vote décidait que l’organisme conserverait son nom anglophone, conjointement avec le nom francophone recommandé par le Dr Ferron.

Nouvelle constitution

À cette assemblée, qui représentait un tournant dans l’histoire du club, John Flynn fut élu commodore; André Duguay, vice-commodore; Lucille Groulx, secrétaire; Maurice Thibeault, trésorier; Gérard Lalonde, capitaine de la flotte; Marcel Paradis, capitaine de terre; Jean-Paul Jodoin, Pierre Idziepcyak, A. Brousseau, Albert Foisy, directeurs. À noter que pour la première fois depuis un siècle, une femme siégeait au conseil d’administration.

La nouvelle constitution fut rédigée en français, un précédent également dans l’histoire du club. Le fanion et les couleurs demeuraient les mêmes. On élabora davantage sur le but de l’organisme, à savoir «d’encourager le yachting, d’organiser des courses, de fournir des facilités d’ancrage, de quaiage et d’entreposage, l’hiver pour les bateaux des membres, ainsi que de maintenir un chalet, le tout sur une base non lucratif».

L’une des clauses les plus importantes de cette constitution, renouvelée de celle de 1960, avait trait aux membres à vie. Il fut décidé que ce statut ne serait plus attribué dans l’avenir, mais que les privilèges des membres à vie actuels seraient maintenus. Cette résolution, proposée par Jean-Marc Brien, fut acceptée en assemblée générale spéciale, le 16 juin 1967.

Réaménagement

Une année avant l’adoption d’une nouvelle constitution, le club décidait en 1966 d’entreprendre un réaménagement de ses installations. L’implantation d’une autoroute le long du fleuve avait forcé les membres à envisager un déplacement. Il n’était pas logique d’avoir une voie rapide, interdite aux piétons, située à mi-chemin entre un club nautique et son bord de l’eau.

Il fallut, non sans un serrement de coeur, abandonner le site jusque là occupé par le club et rebâtir au nord de la route 3A une maison commune, digne et respectable, évaluée à 25 000$. En cette même année, en plus de creuser et d’agrandir la baie, on érigea, au coût de 10 000$ quelque 350 pieds de quai en ciment. On dressa enfin une rampe de lancement pour bateaux, évaluée à 2 500$.

Vente de la maison commune

C’est pourquoi, au cours d’une assemblée spéciale des membres à vie – ayant juridiction sur les biens du club -, le Longueuil Boating Club décidait, le 9 juin 1966, de se départir du terrain et de l’immeuble situé au 16, rue Victoria. Il fut proposé que la propriété fût vendue et que les recettes en fussent réparties de la façon suivante: les premiers 2 000$ seraient versés au fonds de réserve du club, les 16 000$ suivants, à l’installation de la maison commune et la balance serait utilisée à l’aménagement des quais et au terrassement.

Cette importante assemblée, présidée par le commodore Jean-Marc Brien, comprenait dix-huit membres à vie, parmi lesquels la première femme à détenir ce statut, madame C.-R. Mandeville.

Mais le club nautique fut ralenti dans son élan par une lettre de l’ingénieur de la ville de Longueuil exigeant l’arrêt des travaux de construction, sous prétexte que l’espace situé au nord de la route 3A devait être réservé à l’établissement de parcs publics; un permis de construction fut finalement accordé le 30 août 1966.

Nouveau chalet

La vieille maison commune fut démolie aux frais du nouveau propriétaire. Toutefois, une quantité de matériaux récupérables furent rachetés pour servir à la construction du nouveau chalet.

Grâce à la collaboration de quelques membres, dont Emile Jodoin, Paul Ecrément, John Flynn et Albert Foisy, «nous avons maintenant à notre disposition, déclare le commodore Jean-Marc Brien, dans son rapport du 12 mars 1967, un chalet dont nous pouvons être fiers et sans lequel, soit dit en passant, le club aurait été forcé de cesser ses activités. En effet, les autorités tant fédérales que municipales, nous a-t-on assurés, ne nous auraient pas laissés opérer une saison de plus avec nos vieilles constructions».



Maison commune en chantier. Le 26 août 1966, commençaient officiellement les travaux de construction d'une nouvelle maison commune. De gauche à droite, au cours de la levée de la première pelletée de terre: Armand Chiasson, membre: J.-P. Beaulieu, conseiller municipal; André Duguay, directeur; A. Blier, conseiller municipal; Paul Ecrement, directeur; Jean-Paul Brien, commodore; Paul Pratt, maire de Longueuil; A. Martel, secrétaire; P. Fortin, président de Billet Construction; André Burgoyne, trésorier; André Laframboise, commodore honoraire. (Archives du Club nautique de Longueuil)

L’espoir de l’Expo’67

Les dirigeants du club souhaitaient que cette mise en chantier conduise à une participation à l’Exposition universelle de Montréal. On était situé à un demi mille en aval de la marina de l’Expo ’67. Le Longueuil Boating Club était le club nautique le plus à proximité de Montréal.



Régate du Jour de l'Action de grâce, en octobre 1966 (Archives du Club nautique de Longueuil)

 

Aussi le commodore Brien s’adressa-t-il, le 14 septembre 1966, au ministre fédéral des Travaux publics, C.J. McIlraith, pour obtenir le creusage de la baie et la construction de deux brise-lames; l’agrandissement de la baie pour augmenter la capacité d’ancrage et les brise-lames pour protéger les embarcations légères des vagues dues au passage des paquebots.

La ville face au fleuve

Entre temps, la ville de Longueuil songeait à l’aménagement de la partie de son territoire située en bordure du St-Laurent. Jusque là, selon un mémoire de l’ingénieure Jean Curzi, l’endroit était «dans un état déplorable». Les travaux considérables de terrassement «ont transformé ce lieu de récréation de la Communauté en un chantier où les masses de remblais, les eaux stagnantes, les mauvaises herbes et les déchets et rebuts de toutes espèces rendent impossible toute activité de loisir».

L’ingénieur rend hommage dans ce mémoire au Club nautique de Longueuil qui «par l’effort incessant de ses membres, a réussi à préserver et à aménager dans une certaine mesure une partie de ce territoire riverain». Mais «les ressources limitées du club ont forcément réduit l’influence qu’il peut exercer sur l’utilisation et l’aménagement de l’ensemble de la zone».

Baux à long terme

Au cours de l’automne 1966, le Conseil des Ports nationaux signait des baux à long terme avec le Club nautique. Ces baux couvraient les années 1966-1971; le coût du loyer passait de 400$ à 1 000$. Un renouvellement était prévu jusqu’en 1991.

Ce furent les premiers baux à long terme jamais consentis au club nautique. Ils permettaient la location d’une étendue de 515 745 pieds carrés de terrain, soit une augmentation appréciable sur les 145 000 pieds carrés qu’on possédait jusque là.

Dissensions

À tous ces efforts pour redonner au club une belle visibilité se mêlèrent au printemps de 1967 des dissensions intestines. Bruno Amyot fut au coeur d’une cabale entreprise contre le commodore nouvellement élu, John Flynn et son équipe.

Amyot était vice-commodore en 1966. En compagnie des anciens secrétaire et trésorier, Léon Lamarche et André Burgoyne, il contesta l’usage de procurations dans l’élection de Flynn. Quoique même sans celles-ci, Flynn aurait été élu.

Dans une lettre adressée à tous les membres, le 15 avril 1967, Roger Martel, le nouveau secrétaire remplaçant Lucille Groulx, donnait les noms d’un conseil d’administration remanié parce que «plusieurs membres élus ont décidé de résigner en faveur d’autres membres, directeurs du comité (c.a.) précédent». Amyot et Burgoyne se retrouvent directeurs avec le commodore ex-officier Jean-Marc Brien.

Amyot revient à l’assaut cette fois contre le vice-commodore André Duguay, parce que l’épouse de celui-ci, Jeannine Duguay, avait obtenu, en toute légalité toutefois, la concession de la cantine du club en avril 1967. Elle détenait de plus le droit de vendre des boissons alcoolisées ainsi que des produits pétroliers, requis par les amateurs de bateaux. À une réunion du conseil d’administration donc, le 14 juillet 1967, Amyot réclame la démission du vice-commodore Duguay, sous prétexte de conflit d’intérêt. Le conseil confie à l’ancien commodore Brien le soin d’étudier ce problème.

Cabale contre le commodore

Le 28 juillet suivant, Amyot ramène la question au conseil, exigeant avec violence la tête du commodore Flynn. Pour parvenir à ses fins, il remet sa démission comme directeur, de concert avec Roger Martel, Jean-Marc Brien, André Burgoyne et Maurice Thibault.

Martel réclame un vote de non-confiance envers le commodore. Le résultat est de 5-3 contre Flynn qui se retire. Maurice Thibault est nommé commodore, sur proposition de Roger Martel, le secrétaire, qui mène les délibérations. Martel propose aussi Paul Ecrément aux fonctions de directeur. Le même Martel demande aux directeurs démissionnaires de reprendre leurs postes, ce qu’ils font à l’exception de G. Lalonde qui dénonce vertement la cabale.

Courage de Flynn

Avant de réclamer le vote de non-confiance, Martel avait reconnu que le commodore avait toujours travaillé pour le bien du club, mais il avait prétendu qu’il y avait incompatibilité de caractère Flynn et les directeurs démissionnaires.

Présent à l’assemblée, l’ancien commodore Léo Lafrance félicite Flynn de son attitude digne et de son courage face à la contestation. Après cette intervention, l’acharnement d’Amyot contre Duguay se poursuit. Il propose qu’un concessionnaire direct ou indirect ne puisse être directeur du club. Ce règlement devra être ratifié à la prochaine assemblée générale.

Nouvelle équipe

Un bulletin de nouvelles, daté du 6 septembre 1967, faisait part aux membres de «plusieurs changements» survenus au conseil d’administration: «Les directeurs suivants ne font plus partie du conseil: John Flynn, Gérard Lalonde, Marcel Paradis et André Duguay. D’autre part, Paul Ecrément a été nommé directeur. Maurice Thibault a été désigné au poste de commodore et Bruno Amyot, au poste de vice-commodore».

«Le conseil actuel se compose donc comme suit: Maurice Thibault, commodore; Bruno Amyot, vice-commodore; Roger Martel, secrétaire; André Burgoyne, trésorier; Jean-Marc Brien, Jean-Paul Jodoin, Paul Ecrément et un représentant intermédiaire, Pierre Béland, directeurs».

L’Expo’67

La cabale et le changement de conseil d’administration en plein coeur de l’année 1967, celle de l’Exposition universelle et du centenaire du club, n’ont guère aidé à l’insertion de l’organisme dans les festivités.

Dans son rapport annuel, donné le 24 mars 1968, le commodore Maurice Thibault écrit que «le club nautique Longueuil yacht club» (nouvelle appellation en franglais) n’a guère servi comme organisme dans le contexte de l’Exposition universelle: «Les chiffres officiels prévoyaient un surpeuplement exagéré de la marina du port Ste-Hélène et notre club était l’endroit tout désigné pour recevoir ce surplus de visiteurs. C’est ainsi que vous remarquerez que dans le rapport financier une somme importante a été investie dans la construction de quais flottants».



Régates internationales de voiliers, modèle Pingouin, à Longueuil en 1968 (Archives du Club nautique de Longueuil)



«Dès le début de ses activités, le port Ste-Hélène a changé sa politique afin de recevoir tous les visiteurs possibles, laissant notre club à un désavantage. Il en est résulté que le nombre des visiteurs attendu chez nous a été beaucoup moindre que prévu, se reflétant également sur tous les secteurs de revenus de notre organisation. L’Expo a également attiré sur les lieux nos membres et leurs familles, ce qui explique en particulier une année moins active de la part des membres de notre club».

Quant aux célébrations du centième anniversaire du club, elle se limita à l’inauguration officielle de la maison commune, samedi soir, le 30 septembre 1967, en présence du ministre fédéral Jean-Pierre Côté et des représentants de la ville de Longueuil.

Nouvel élan

L’année suivante, signe d’un nouvel élan, le club fut l’hôte du championnat international des embarcations Pingouin, du 15 au 20 juillet. En 1969,sous la direction du commodore André Burgoyne, le club fortement structuré reprenait avec ardeur ses régates et ses activités sociales.

La programmation prévoit une quarantaine de courses durant toute la saison pour les juniors (les dimanches), les seniors et intermédiaires (les mercredis soirs) et les dames (les jeudis soirs). On utilise les embarcations dites sabots.

Au nombre des événements spéciaux, on compte deux régates-invitations du club longueuillois (12 juillet, 12-13 octobre), les régates-invitations des clubs de Préville et de Pointe-Claire, une course de longue distance (le 31 août) et la parade des couleurs devant le commodore (le 22 juin). Le comité des régates se compose de Jerry McNea, président, André Laframboise, Paul Ecrément, Jimmy Heath, Walter Gritchlow et de Bill Parish.

Sous la présidence de Léo St-Onge, le comité des activités sociales organise les soirées de danses d’ouverture et de clôture de la saison (les 21 juin et 8 novembre), un bal blanc (le 23 août) et une épluchette de blé d’inde (le 13 septembre). À noter que les sports nautiques prennent le pas en 1969 sur les activité sociales.

Par ailleurs, dans le contexte du jumelage des villes de Longueuil et de Whitby, en Ontario, le club nautique a accepté de se jumeler avec le Whitby Yacht Club en mai 1969. À cette occasion, le club francophone s’identifie comme le Longueuil Boating Club.

Compétence et esprit sportif

Le directeur Pierre Béland avait été menacé de radiation en 1967, en raison de plaintes du président du comité des régates, André Laframboise, qui soutenait que Béland et les frères Jean et Normand Chevalier avaient manqué d’esprit sportif à son égard en contestant ses décisions.

Dans une lettre datée du 15 octobre 1969, Béland affirmait que le rôle de président des régates, rempli par Laframboise, était nuisible au club, et cela depuis 1967. Béland rappelait que le conseil d’administration, sur proposition de Bruno Amyot, avait décidé l’expulsion des frères Chevalier le 17 octobre 1967. Il soutenait que le problème au sein du comité des régates résidait dans l’attitude de Laframboise.

Béland demandait de repenser le fonctionnement du comité organisateur des régates, puis de tenir une assemblée spéciale pour sa réorganisation. Auparavant, il suggérait au conseil de réintégrer dans le club les frères Chevalier.«Je demeure confiant, concluait Béland, que nous pourrons tous ensemble organiser pour les années à venir des régates où l’esprit de compétition fera connaître notre club, lui permettra de récolter l’administration des autres clubs».

Les Boucaniers

La décennie 1960 se termine par l’élection de la première trésorière du club, madame Pearl Gritchlow. D’autre part, Jeanine Duguay cesse d’être concessionnaire du restaurant. Le conseil décide, le 13 novembre 1969, de n’utiliser désormais que des machines distributrices automatiques de nourriture.

Durant cette même décennie, à partir de 1964, la maison commune se transformait certains soirs en boîte à chansons. Les Longueuillois pouvaient alors se rendre chez les Boucaniers entendre Pierre Calvé, Pierre Létourneau, Gilles Vignault et d’autres chansonniers de l’époque, dans un décor de filets de pêche, de cages à homards et de vieux fanions.

Ce fut la décennie des grands espoirs et aussi un point tournant dans l’histoire d’un club centenaire. Le prochain chapitre montrera comment des défis nouveaux ont été affrontés en 1970-1979.

 

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