Chapitre 5



Le conseil d'administration du Longueuil Boating Club en 1903. De gauche à droite, première rangée: G.R. Gray, trésorier honoraire;

 

Du début, du 20e siècle à la décennie de 1930, le Longueuil Boating Club progressera graduellement vers un esprit d’ouverture, après avoir vécu un manque d’épanouissement en raison de la morale ambiante. En s’affirmant de plus en plus un excellent club nautique, l’organisme s’est orienté vers un plus grand respect des libertés de chacun.

Une décision importante a été, en 1905, d’accepter de nouveau des membres juniors. De nombreuses précisions ont également été apportées relativement aux membres à vie. Quant à l’association des dames auxiliaires, elle était réorganisée en 1920. Il fallut toutefois attendre 1931 pour que les femmes et les jeunes filles fussent admises comme membres, mais sans le droit de vote et celui de faire partie du conseil d’administration.

Dans les régates, les yachts et les voiliers prirent de plus en plus d’importance. En 1936, il y eut scission au Longueuil Boating Club, alors que d’anciens commodores fondèrent l’Excel Boating Club qui s’occupa exclusivement des régates de canots. De son côté, le Longueuil Boating Club favorisait les compétitions à voile. Même si les efforts majeurs étaient concentrés sur les voiliers on continuait à encourager la natation et le tennis.

Vent moralisateur

Au commencement du 20e siècle, un vent moralisateur souffle sur le club. L’ancien président Carmichael remet, le 13 juillet 1903, la copie encadrée d’une prière de Robert Lows Stephenson qu’on s’empresse d’accrocher au mur de la maison commune.

Le 12 juin 1905, il est décidé que toute personne se baignant en plein jour sur la propriété du club devra porter un maillot «complet», c’est-à-dire couvrant tout le corps y compris les coudes et genoux. À défaut de quoi le membre récalcitrant sera expulsé. Ne s’étant pas plié à cette réglementation, H.S. Lightbourn se voit dans l’obligation de remettre sa démission, le 24 juillet 1905.

Par ailleurs, à sa réunion du 19 juin 1905, le conseil d’administration présidé par G.R. Gray, avait défendu de jouer au tennis le dimanche «par respect du jour du Seigneur».

Ralliement de canotiers

Mais cette austérité morale n’empêche pas le club de se donner à plein aux sports nautiques. Au mois de juin 1901, on avait joint les rangs de la Canadian Canoe Association; au mois d’août de l’année suivante, on envoyait pour la première fois des équipages aux régates annuelles de l’association à Britannia Bay, près d’Ottawa.

Le 1er août 1903, c’est Longueuil qui fut le site de la réunion annuelle et des régates de la Canadian Canoe Association, qui représentait les clubs nautiques majeurs de l’Est du Canada. Le président du Longueuil Boating Club était alors F.J.McClure. Pour l’événement, deux grandes estrades furent érigées sur chaque quai et le steamer Berthier fut loué et ancré sur les lieux, bondé de spectateurs surveillant les quelques 300 participants des courses. Ces régates et la danse qui suivit furent considérées alors comme les meilleures organisées jusque là par la Canadian Canoe Association.

La femme dans la course - Les yachts

Cette même année, le 16 juillet 1903, des femmes participaient pour la première fois à des régates du club, dites d’essai dans une course d’embarcations à deux avirons.

Les yachts sont alors à l’honneur pour des ralliements et des courses. Ainsi, le 2 août 1905, le président G.R. Gray donne le compte rendu d’un récent ralliement de yachts du club à Verchères, qui a été atteinte à 6 h 50 soirée, après un départ de Longueuil à 3 h 45 de l’après-midi le même jour. Le temps était splendide. Après avoir passé une veillée agréable au village, les yachtmen sont repartis vers 8 h 45 le lendemain matin. Ce fut le yacht Catriona qui remporta la course organisée à l’occasion de ce ralliement.

Aux régates de yachts du 2 septembre 1905, ce fut l’Ilya, de S. Thornton qui gagna, même si le Catriona était sur les rangs. Parti de Longueuil à 10 h 40 du matin, l’Ilya atteignit la ligne d’arrivée de l’île Gros Bois à 12 h 39. Ilya triompha de justesse, une minute de différence avec le yacht Alma de J.-H.Marcoux. Même gagnant pour la course Boucherville-Longueuil. La différence de temps entre l’Ilya et l’Alma fut cette fois de cinq minutes. Le départ de Boucherville s’était fait à 3 h 04 et l’arrivée à Longueuil de l’Ilya à 4 h 45.

Les yachts prennent de plus en plus d’importance dans le club. Il y a des courses spéciales réservées à ses embarcations. durant l’été de 1906, on voit des épreuves de cette sorte presque chaque semaine. On compte sept à neuf participants. C’est d’ailleurs un yachtman, H.S. Thornton qui, à titre de commodore du club, préside les 46e régates annuelles de Longueuil, le 9 août 1913. Au programme, on note trois courses réservées aux juniors. Aux participants du Longueuil Boating Club se joignent des représentants des clubs de St-Lambert, Cartierville, du Grand Trunk, de Pointe-Claire et Champêtre. À remarquer, une épreuve destinée aux canots de guerre.

 



Le grand champion de l'histoire du club, Harry Greenshields, détenteur du trophée canadien de pagayeur senior en 1923.
(Archives de Jeanine Duguay)

Toute la ville en parle

Le programme des 58e régates annuelles le 27 juin 1925 laisse penser que c’est un événement qui intéresse la ville entière. Dans cette annonce, Longueuil occupe une des dix pages. La ville est définie comme «la tête de la navigation sur la rive sud du St-Laurent». Parmi les avantages cités, on parle d’un centre de yachting.

On précise que Longueuil est à une dizaine de minutes du centre commercial de Montréal; qu’on y jouit d’un service efficace de traversiers et de tramways électriques. Le programme est rempli de textes publicitaires de commerçants de la rue St-Charles à Longueuil et de la rue Ste-Catherine à Montréal. Les régates comprennent une dizaine de courses, dans la même veine que celles de 1913.

Hommages à des champions-pagayeurs

Une assemblée générale spéciale avait été convoquée le 20 août 1923 pour rendre hommage aux champions-pagayeurs du club, Harry Greenshields et Arthur Kyle. Ayant participé à sept régates de canots, tant à Longueuil qu’à l’extérieur, ils avaient remporté onze premières places, une deuxième et quatre troisièmes places. Au championnat américain de courses de canots, à Gananoque, le 12 août, ils avaient gagné douze premières places, trois deuxièmes et quatre troisièmes places. Les deux champions furent reçus membres à vie et chacun se vit remettre une montre en or «en reconnaissance de leur succès et de l’honneur qu’en a tiré le club».

Les exploits des deux champions se poursuivent. Aux régates du Grand Trunk Boating Club, le 16 août 1924, Greenshields et Kyle décrochent, pour une troisième année consécutive, le trophée des meilleurs pagayeurs seniors, qui devient la propriété permanente du club longueuillois.

On apprend à l’assemblée générale annuelle du 11 avril 1925 que Harry Greenshields est à Paris, où il représente, devant le Comité olympique, la division est de l’association des canotiers canadiens. Il est accompagné de Sandy Lindsay, de Lachine. On a expédié à Greenshields «un canot spécial» pour éviter qu’il dispose d’une embarcation inférieure à celles de ses concurrents. Le duo Greenshields-Lindsay a finalement gagné à Paris la compétition réservée aux rameurs en duo.

Fondation du club Excel

Face à la montée du sport de la voile, une partie des membres du club se désintéressait de plus en plus des courses de canots. Ce qui favorisa la fondation de l’Excel Boating Club, qui s’occupa exclusivement de régates de canots. Le Longueuil Boating Club se concentra sur les compétitions à voile.

C’est en 1936 que l’avocat John Kerry fonde le club Excel et l’établit à proximité du Longueuil Boating Club. Cette fondation occasionna une série de démissions, dont fit état le conseil d’administration le 16 mai 1936, en l’attribuant au dépit de Kerry de ne pas avoir été admis membre à vie.

 



Une pause sur le fleuve. Le voilier Bonita, de I. Voronkoff, en 1937.
(Archives du Club nautique de Longueuil)



Le 27 mai 1937, l’ancrage d’embarcations de l’Excel dans la baie du Longueuil Boating Club est l’objet de discussions au conseil d’administration. On décide d’aviser le président du nouveau club et ancien commodore W.W. Browning, que l’endroit est réservé à l’usage exclusif des membres du club nautique de Longueuil. Quant aux adhésions, elles ont considérablement diminué. Elles sont passées de 263 en 1935 à 151 en 1937.

La remontée s’y fit graduellement, sous le commodore C.-R. Mandeville. L’activité s’intensifia. En 1937, on organisa pas moins de vingt-cinq courses de voiliers. Il y avait alors dans la baie presque autant de voiliers que d’embarcations à moteur.

Rappel des jeunes - Admission des femmes

La scission ne doit pas faire oublier que le Longueuil Boating Club manifestait une ouverture envers les jeunes et les femmes, contrairement à l’attitude de l’organisme à la fin du 19e siècle.

Le 5 juin 1905, le club donnait de nouveau accès aux adolescents. Le conseil d’administration, présidé par G.R. Gray, décidait d’accepter cinq candidats comme membres juniors, à savoir Louis J. Clark, Charles Hill, Albert J. Hill, Harold C. Cross et Stanley Cross.

Quant aux femmes, elles furent accueillies comme membres associées en 1931. À l’assemblée générale annuelle du 7 mai 1932, un paragraphe (5-E) fut ajouté à la constitution pour permettre non seulement l’admission des femmes mais aussi des jeunes filles à partir de 18 ans. La cotisation fut de 2$ pour les premières et de 1$ pour les secondes. Ces adhésions, de même que celles des adolescents, ne donnaient ni droit de vote, ni le droit d’être élu au conseil d’administration. La femme restait une mineure...comme dans beaucoup d’associations à l’époque.

Dévouement des dames auxiliaires

Dès la première saison où elles furent admissibles, en 1931, une trentaine de femmes entrèrent dans le club. Celui-ci comptait alors 68 hommes,24 jeunes gens et 37 cadets. Il est à noter que l’admission des femmes comme membres associés n’abolit pas la section des dames auxiliaires qui continuèrent leur travail. Ce groupement d’aides avait été réorganisé en 1920, sous la présidence de Mme Syd. Thornton, en vue de soutenir le club après la perte de la maison commune dans un incendie le 31 mai 1919.

À l’assemblée générale annuelle 31 mars 1922, elles versèrent le montant le plus considérable au fonds de construction, soit 550$. Le total des dons s’était élevé à 1317$, dont 100$ de la part du colonel William I. Gear, l’ancien commodore qui avait sauvé le club à la fin du siècle précédent. Dans son rapport, le secrétaire honoraire Victor E. Eke fit l’éloge des dames auxiliaires «qui ont travaillé avec une ardeur qui ne s’est jamais démentie et qui ont obtenu des résultats splendides».Grâce au comité de construction, une nouvelle maison commune est édifiée; l’assemblée générale du 31 mars 1922 nomme les deux responsables, Percy M. Knowles et Walter Weir, membres honoraires.

Coup d’oeil sur les membres à vie

Durant la même période, des précisions ont été apportées relativement au statut des membres à vie. À l’assemblée générale annuelle du 12 avril 1912, il est résolu d’amender la clause 8 de la constitution mentionnant qu’un membre devient automatiquement membre à vie, après avoir versé ses cotisations durant quinze années consécutives. Il est décidé qu’un membre actif peut être considéré membre à vie s’il donne immédiatement le montant qu’il lui reste à compléter, sans attendre l’écoulement complet du temps des quinze années.

En 1922, sur 250 membres, on comptait 42 membres à vie. Il fut de nouveau question d’eux à l’assemblée annuelle du 1er mai 1937. Le commodore C.-R. Mandeville fit passer une résolution stipulant que tous les membres comptant plus de quinze ans d’ancienneté dans le club, il y avait une dizaine d’années, devaient être ipso facto reconnus membres à vie. Le 22 juillet suivant, le conseil admettait comme membres à vie, en raison de leurs quinze années d’assiduité, l’ex-capitaine Victor Lauzé et Alex.-A. Grimard. Les membres à vie constituaient comme le sénat du club.

Des sommités - Wilfrid Laurier

Le décès d’un membre à vie était toujours souligné par le club. D’autant plus que beaucoup étaient des sommités locales. Ainsi, à sa réunion du 1er août 1904, le conseil d’administration exprimait à la veuve de Damase Brissette «nos sincères condoléances dans son immense chagrin» et «son propre sentiment de chagrin de perte d’un ami et membre si estimé du club» et voulait marquer «leur grande appréciation des nombreuses qualités honorables et précieuses manifestées par Monsieur Brissette dans l’intérêt et le bien-être de la ville de Longueuil et de ses habitants».

Damase Brissette avait été entre autres le fondateur du premier service d’omnibus Longueuil-Montréal; il avait de plus été conseiller municipal de 1883 à 1889. Au nombre des membres honoraires, qui étaient choisis chaque année, le plus important de la période fut certes sir Wilfrid Laurier, désigné à la réunion du conseil d’administration du 6 juin 1916. Premier ministre du Canada de 1896 à 1911, Laurier, à la toute fin de sa carrière, était toujours chef du parti libéral.

Les biens du club

Donnons un aperçu des biens du club durant la période. En 1905, on comptait une maison commune évaluée à 1 215$, quatre hangars à bateaux et dans la flotille (estimée à 300$), entre autres embarcations, un canot de guerre nouvellement acquis.

En 1933, on disposait toujours d’une maison commune, mais reconstruite après l’incendie de 1919. Plusieurs nouvelles cabines avaient été installées pour l’outillage, le déshabillage des nageurs, etc. Le quai était en bon état. L’ancien court de tennis avait toutefois été transformé en terrain de stationnement.

Ce tableau de trois décennies pourrait se clore par la vision des régates du 23 juillet 1932 qui furent un succès malgré un fort vent. En raison de ce fait, les courses destinées aux dames durent avoir lieu à l’abri de la baie. Les trophées furent remis en soirée, dans la maison commune, par Mme W.M. Browning, présidente de l’association des dames auxiliaires et l’épouse du commodore honoraire.

C’était l’homme qui devait éventuellement diriger le club Excel, qu’on peut symboliser par un canot, face au voilier représenté par le club nautique de Longueuil. Le vent de la durée favorisa ce dernier qui survécut même aux départs des meilleurs de ses membres pour la guerre, en 1914-1918 et 1939-1945, comme le prochain chapitre le montrera.

 



En pleine régate de 1937. (Archives du Club nautique de Longueuil)

 

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