Chapitre premier

 

Les voiliers ont changé à deux reprises le destin du Québec. Une première fois, en 1760, quand le chevalier François de Lévis et le gouvernement James Murray, l’un vainqueur et l’autre assiégé dans la capitale, virent la frégate Lowestoffe précéder les vaisseaux de guerre britanniques. Ce fut le signal de la chute de la Nouvelle-France.

Une deuxième fois, en 1776, quand le gouvernement Guy Carleton, assiégé lui aussi comme Murray dans le Québec, vit paraître le premier vaisseau de la flotte de secours, la frégate La Surprise; alors le général Benedict Arnold, à la tête des fils de la Liberté, dut retraiter. Ce qui mit fin au rêve d’union du Québec avec les autres colonies britanniques en rébellion contre la Grande-Bretagne.

Cette suprématie sur les mers du globe valut entre autres, au gouvernement anglais, de conserver la Nouvelle-France et d’insérer celle-ci dans l’Empire. Le long règne de la reine Victoria constitue un Commonwealth que ceinture une flotte qui domine sans conteste les océans. C’est dans ce contexte que la souveraine décide de grouper en fédération ses colonies d’Amérique du Nord en 1867.

Majesté du fleuve

Comme le célèbre écrivain Rudyard Kipling, tout Anglais était fier de cet Empire; il en tirait un orgueil qui lui faisait penser que la terre entière était son domaine. Comme l’empire reposait sur la flotte, tout Anglais, même le plus humble habitant des colonies se croyait l’âme d’un marin.

Pour les Québécois d’origine britannique, 1867 paraissait une année magique. La Confédération canadienne ouvrait des possibilités formidables, en faisant éclater les frontières des diverses provinces. D’un océan à l’autre, un pays se dessinerait. Prise en main par d’audacieux marchands anglophones, Montréal vivait à plein sa révolution industrielle. Les moyens de communication prenaient le visage des locomotives et des bateaux à vapeur.

Le fleuve grouillait de navires venant du monde entier. Le port de Montréal bourdonnait d’activités, et même l’hiver, une liaison avec Portland, grâce au train, permettait le maintien d’un certain trafic. Le grand Tronc étendait partout ses voies ferrées. Devant une telle animation du port, comment un bon Anglais n’aurait-il pas souhaité voguer lui aussi sur les flots, même s’il était muré dans un travail sédentaire fastidieux. Comment ne pas désirer sortir de sa routine et parcourir ce vaste fleuve. Juste en face du port, il y a Longueuil et sa baie attirante...

Fonder un club nautique

Dans l’euphorie de la naissance de la Confédération, des notables décident en 1867 de fonder un club nautique à Longueuil, le Longueuil Boating Club. On n’avait pas attendu cet événement politique pour y pratiquer les sports aquatiques. Par exemple, le journal Le Canadien, de Québec, le 17 sept 1845, rapportait que des régates avaient eu lieu dans la baie de Longueuil. Ce dont le Herald, de Montréal, donnait force détails. Cette fois, un club nautique surgissait pour structurer l’action.

Organisé en 1867, ce ne fut que le 8 sept 1868 qu’une constitution et des règlements furent adoptés, lors d’une réunion des sociétaires chez le député-maire de Longueuil Gédéon Larocque.

Premier commodore

À cette occasion, on élit comme commodore le capitaine Édouard Lespérance, un vétéran de la navigation, ancien conseiller municipal et scolaire. Les autres membres du conseil d’administration sont le Dr Charles Brewster, vice-commodore;J.Reid Harris, secrétaire; W.J.M.Jones, trésorier; H.Cotte, le Dr Gédéon Larocque, John Falkner, Henry J.Gear et B.S.Curry, directeurs.

Les points les plus importants de la constitution de 1868 concernent les pouvoirs du conseil d’administration et de l’assemblée générale. Le premier a le contrôle complet de l’argent du club, peut combler les vacances survenant dans son sein en cours de mandat, et a le droit de convoquer une assemblée spéciale quand il le juge à propos.

Par ailleurs,«tout règlement de la constitution ou statut du club peut être annulé ou modifié, ou un nouveau règlement passé, à toute assemblée générale des actionnaires, où les deux-tiers des actions payées seront représentées.» Il est de plus précisé que les réunions du conseil d’administration ou les assemblées générales devront se tenir dans le village de Longueuil.

Les fondateurs

Le club comptait alors vingt-neuf membres dont voici la liste, abstraction faite du conseil d’administration déjà cité: John Barry, R.Campbell, E.C.Barton, Robert Peddie, Fish, Isidore Hurteau, B.G.Young,Thomas Watson, James McDonald, John Spence, F.Rogers, W.Campbell, Charles A.Pratt, Duncan McDonald, John Smith, George Chapman, A.-A.Boudreau, George H.Kernick, F.J.McClure, J.C.Barton.

La répartition des parts s’établissait ainsi: Falkner, Brewster, Cotte, Barry, Campbell, Lespérance, Barton, chacun cinq parts; Chapman, Boudreau, Kernick, Peddie, Spence, chacun deux parts; les autres, trois parts.

Le plan du commodore

À sa Réunion du 8 septembre, l’assemblée générale avait requis du conseil d’administration de faire bâtir durant l’hiver 1868-1869 un hangar à bateaux à un coût n’excédant pas 500$ et qui devait être déménagé dans le voisinage du quai de Longueuil. Les dirigeants avaient aussi la tâche d’acheter «l’un des meilleurs canots à quatre avirons», qui devait être disponible à la fin de mai de la prochaine saison.

Un mois plus tard, à la réunion du conseil, le 12 octobre, le plan du hangar à bateaux est présenté par le commodore Lespérance. L’abri sera posé sur un bateau plat de 12 pieds par 50; cet abri mesurera 20 pieds par 50 et aura une hauteur de 16 pieds. À ce hangar seront attachées des chaînes atteignant la plage: les bateaux seront liés à ces chaînes. Un passage en planche conduira au hangar. Ce plan est accepté et sa réalisation en est confiée au commodore, au Dr Larocque, à Harris et Jones.

Un bel héritage

Mais le commodore ne pourra participer à cette construction. Il meurt au mois de novembre suivant. Les bateaux de la Compagnie de navigation de Longueuil et de la Compagnie du Richelieu - la plus grande entreprise de transport fluvial sur le Saint-Laurent - mettent leur pavillon en berne.

Le Longueuil Boating Club était toutefois lancé et bien lancé. Le plan du hangar à bateaux du capitaine Lespérance prendra forme tel que prévu en 1868: une maison bâtie sur un chaland amarré au pied de la rue St-Jean; on l’utilisera jusqu’en 1878.

Abandon du Grand Tronc

Au moment où se fonde le club nautique, le village de Longueuil vient d’être abandonné par Grand Tronc. Depuis 1852,cette compagnie ferroviaire en avait fait son terminus. Mais l’inauguration du pont Victoria, le 25 août 1860,devait marquer le démantèlement des installations longueuilloises en faveur de Pointe-St-Charles où aboutissait le pont. Le Grand Tronc avait amené la prospérité à Longueuil; quelque trois cents cheminots y travaillaient. Le départ de la compagnie diminua la population de moitié.

Vers 1867, le village de Longueuil compte trois cent seize maisons occupées par 461 familles et 27 boutiques. La rue St-Charles est la voie principale; le chemin de Chambly, qui lui est perpendiculaire, est l’une des plus anciennes et des plus importantes routes de la province.

L’esprit de tolérance

Malgré son départ de Longueuil, le Grand Tronc avait créé un esprit d’ouverture et de tolérance qui n’était pas près de disparaître. Durant toute une décennie, la population avait côtoyé les voyageurs - les notables de tout le pays - qui allaient et venaient entre les États-Unis d’Amérique et l’Europe. De plus, des employés du Grand Tronc, de confessions protestantes s’étaient installés à Longueuil où le seigneur leur avait fait construire une petite église.

La communication avec Montréal se maintient à l’aide des bateaux à vapeur. Longueuil et sa baie avaient fasciné plus d’un Montréalais anglophone qui furent parmi les fondateurs du club nautique. À Longueuil, le fleuve faisait de nouveau un clin d’oeil à l’aventure.

 

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